Bonjour,
Tiphanny, ce sera elle qui vous souhaitera la bienvenue chez moi.
Elle, elle a onze ans, un petit nez retroussé, des cheveux bruns mi-longs dans lesquels elle fait parfois quelques fines tresses, une petite voix fluette. Elle est en sixiéme dans un
collège de province, une petite ville banale.
Lundi dernier, elle était seule dans la classe avec moi à 15 h 30.
Je devais avoir un groupe entier en Aide au Travail Personnel. Quelque part, un des indispensables papiers qui gérent la vie d'un collège n'ayant pas été signé, toute la
bande s'était égayée dans la nature de briques,d'asphalte et de champs de betteraves.
Sauf elle. De toute façon, elle devait attendre sa nourrice à 16 h 30.
Je n'ai pas le droit de garder avec moi une élève seule.
Je le lui dis, mais lui propose tout de même de rester au lieu d'aller en étude.
Le droit et les régles m'ennuient parfois.
Elle me répond qu'elle préfère rester.
Soit.
Quel travail a t-elle à faire ?
De l'anglais. Aïe ! J'ai fini ma propre scolarité avec une moyenne en anglais de 0,5/20. Je ne m'en vante pas trop.
Tiphanny ne va pas bien à l'école : c'est une petite fille trés gentille, elle n'ennuie personne, personne ne l'ennuie. Elle a des copines avec qui elle parle tout le temps. Elle regarde les
garçons comme d'anciens compagnons de jeu en train de devenir des animaux vraiment bizarres. Parfois, elle "sort" avec l'un deux. La vie quoi.
Ce qui cloche, c'est qu'elle a subi quinze heures de retenue depuis le début de l'année.
D'habitude ce genre de "collection" est le fait des petits durs, malmenés par la vie et qui le font savoir au monde entier.
Les motifs, pour elle, sont tous les mêmes : "N'a pas fait son travail. Doit le faire en retenue". Anglais et mathématiques se partagent équitablement les pages rageusement remplies.
Bon.
Va pour l'anglais.
- Mais avant , Tiphanny, je vais essayer de voir avec toi ce qui ne va pas, puisque tu me dis ne pas comprendre pourquoi tu ne retiens rien.
- D'habitude comment fais-tu pour apprendre ? Qu'est-ce qui te vient à l'esprit quand tu apprends ? Et quand tu récites ? Etc etc.
L'inspecteur Pédagogique mène l'enquête sur le meurtre scolaire auprès de son auteur-victime.
Rien, l'inspecteur nage en plein brouillard : Tiphanny fait tout ce qu'il faut, comme il faut.
Alors, allons-y pour la leçon d'anglais du jour.
Et là, sous mes yeux, tout chavire en quelques secondes.
Son cahier est propre, bien tenu, complet. Et elle, elle saute d'une page à l'autre sans aucune logique, elle me dit : "On a fait ça d'abord (on est au milieu du cahier) puis après ça (elle va à
la fin des cours écrits)" . Elle m'indique, comme leçon du jour, un paragraphe au milieu du dernier tiers. Sa façon de réciter n'a aucun sens. Du moins quand elle s'exprime, j'ai la
sensation qu'elle ne comprend rien à ce qu'elle dit. Je lui demande une traduction rapide de la courte poésie. Elle me la donne correctement. Elle parle de façon trés rapide et
syncopée, hésite, revient en arrière, repart, ne sait plus.
- Hé stop Tipphany ! Stop ! On arrête là !
Même pas surprise la gamine de mon arrêt brutal. Elle me regarde à peine.
Je lui demande tout-à-trac
- Pourquoi tu as une nourrice ?
Elle parle, Tiphanny, elle parle pendant dix minutes sans presque s'interrompre. Ce qu'elle dit de sa vie est comme la lecture de son cahier, on ne voit pas le sens, le fil.
Je me permets de remettre un peu en ordre ici.
Elle a été retirée de sa famille biologique puis confiée à sa famille d'accueil actuelle à l'âge de sept mois. Elle a été élevée par ces trés braves gens. Une fois, elle est
partie en vacances au Portugal avec eux, pays d'origine de la "tata".
Plus tard, elle a voulu savoir qui étaient ses parents. Elle les a retrouvés.
D'abord sa mère.
Le juge lui a donné l'autoristation de vivre avec elle.
Un jour, sa maman l'a laissée avec ses demi-frères, elle avait huit ans. Un des garçons, quinze ans, l'a "tripatouillée". Elle emploie ce terme.
Elle répéte plusieurs fois que sa mère l'a laissée avec les garçons et que l'un d'eux l'a touchée.
Elle a été retirée de la garde de sa mère quand elle s'en est plainte au juge et à la police. A la police ça lui a fait peur, quand même, parfois, avec toutes les questions.
Personne ne lui a dit s'il y avait eu dépôt de plainte, enquête, jugement
Il n'y a rien eu me dit-elle.
Par la suite, elle retrouve son père. Elle va le voir régulièrement.
Un jour, elle a besoin de 30 euros et elle demande à aller les retirer à la caisse d'épargne. Son père l'accompagne. Au guichet, l'employée de banque après avoir consulté le compte, lui dit
qu'il y a un problème : il est vide depuis un an.
Madame X a retiré les 150 euros qu'il contenait.
Madame X est sa mère.
On l'a dit au juge et n'y a rien eu du tout. Rien.
Madame X a eu son premier enfant à treize ans, puis Tiphanny à dix sept ans. Madame X a eu deux autres enfants ensuite. Tiphanny a été retirée de la garde de sa famille parce
que son père battait sa mère. Déja, quand madame X était enceinte d'elle, il lui avait donné des coups de pieds dans le ventre, me raconte t-elle.
Lui, il vient d'une famille d''accueil.
Tipphany ne connaît pas ses grands parents, ils sont morts.
Il n'y a pas longtemps, le téléphone a sonné chez la tata qui a décroché puis tendu le combiné à Tiphanny en disant "c'est pour toi " Tiphanny entend "C'est maman".
Elle me dit "j'ai raccroché tout de suite sans rien dire"
Tipphany est suivie par un éducateur, un juge et un psychologue, qu'elle avait abandonné mais qu'elle reprend maintenant.
Je n'ai presque pas parlé, tout est sorti "naturellement". Cette conversation était terrifiant de "tranquillité". Quelques frares fois, un arrêt, les yeux qui se voilent
un peu.
Je me permet de lui dire que nous, les adultes, nous lui devons réparation. On doit lui dire, face à tous, qui lui a fait du mal et donner une sanction.
Rendre justice.
Pour quelle puisse revenir parmi nous, devenir une femme, trouver quelqu'un qui sera bien, avoir des enfants qu'elle élèvera.
Personne ne lui a jamais dit cela ni éducateur, ni juge, ni psychologue, ni famille d'accueil
Je ne sais pas du tout si j'ai raison de lui dire cela à ce moment de son histoire.
La sonnerie retentit trés brutalement. D'habitude les petits moineaux de sixième s'envolent comme de vrais moineaux. Tiphanny traîne un peu, ne part pas tout de suite. Je lui dis : si tu en as
envie, on parlera encore.
Elle s'en va. Elle dit "Au revoir monsieur" trés poliment.
Comme toujours.
Tiphanny a onze ans, un petit nez retroussé, des cheveux bruns mi-longs dans lesquels elle fait parfois quelques fines tresses, une petite voix fluette. Elle est en sixiéme dans un
collège de province, une petite ville banale.
Lundi dernier, elle était seule dans la classe avec moi.
Une vie éclatée à construire
Et quinze heures de retenue parce qu'elle "ne fait pas son travail"
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Si Tiphanny m'a arrêté, je ne suis pas dupe, c'est que j'ai senti quelque chose en elle raisonner avec puissance en moi.
J'aurai pu m'acharner "pédagogiquemen" comme mes collègues d'anglais et de maths, mais je n'ai pas choisi cette voie. Ce choix n'est pas innocent : j'ai aussi quelque chose à dire à quelqu'un, je ne sais quoi ni qui.
Avec tiphanny, mes limites sont les fils invisibles qui me permettent de l'écouter sans agir.
Je m'interroge encore sur mes propres paroles : je sais bien qu'on lui doit justice mais POURQUOI personne ne le lui a encore dit ? Ce sont des pros, les gens qui sont autour d'elle. Aurai-je franchi une de ces frontière en disant cette vérité maintenant ?