Jeudi 8 mai 2008
    La première fois que j'ai vu Antoine, c'était en Octobre. Il attendait, avec deux autres élèves, l'ouverture du Centre de Documentation et d'Information -le CDI - pour pouvoir commencer l'atelier "Création d'un blog" que j'anime.

    Il discutait avec Joakime et Victoria dans le grand hall d'entrée, adossés à un  mur de verre. Ils ne se connaissaient pas encore, mais en sixième, un être humain n'a pas besoin de précautions pour entrer en contact. Je ne les connaissais pas encore et, n'étant plus en sixième, j'ai besoin de précautions.

    Antoine est un garçon de taille moyenne, fluet. Son visage est trés fin, régulier, un nez droit et des lèvres minces. Il a les cheveux mi-longs, blonds et légérement bouclés, coiffés d'une raie sur le côté et qui partaient parfois en récréation avant l'heure. Son ton de voix est toujours calme, la voix qui n'a pas encore mué. C'est un joli garçon. Trés joli.

    Antoine a onze ans, on dirait une fille.

   Ses cheveux y sont pour beaucoup.


   Je me suis adressé à lui de façon asexuée, sentant que quelque chose était, je vais dire, "bizarre" chez cette fille. Mais à un moment ou à un autre, il faut bien dire les choses. Je lui ai donné un qualificatif au féminin.
Victoria, à ses côtés, réagit immédiatement :
    -  C'est Antoine, monsieur .
    -  Oh ! Pardon ! Excuse moi Antoine, bredouillé-je, me sentant déplacé.
    -  Ca ne fait rien, répond-il d'un ton tranquille, tout le monde croît que je suis une fille. C'est pas grave. C'est mes cheveux.

    Le missile est parti sans que j'ai le temps d'appuyer sur le bon bouton : la stupéfaction de Joakim fuse et je reste tétanisé le temps de quatre répliques
  -  T'es une fille ! ! !
  -   Non je suis un garçon.
  -  T'as les cheveux d'une fille ! ! !
  -  Qu'est-ce que t'es con toi ! C'est un garçon ! ! ! 
C'est Victoria, exaspérée, a pris la parole :

    J'interviens, comme la cavalerie à la fin du western, quand on sait que les gentils vont gagner :
  -   Comment t'appelles-tu ?
  -   Joakime
!
Je consulte ma liste
  -   Joakime, je te présente Victoria et Antoine
Joakim reste les yeux rivés sur Antoine
  -   Mais t'es une fille ! répète t-il, totalement incrédule.
On dirait que le monde vient de basculer dans sa tête
  -   Bon, Joakime, c'est pas la fin du monde ! Maintenant, tu inverses les réacteurs, tu sors les aérofreins et tu atterris s'il te plaît.
Joakime est choqué. Il part vers le CDI en grommelant
  -  Ouah ! Putain ! On dirait une fille avec ces cheveux...


    Pendant huit mois, Antoine va être la cible d'attaques, d'humiliations, de violences de la part des garçons de plusieurs classes de sixième. Il est obligé de se battre. Mais pendant qu'il court, d'autres se moquent de lui sur son passage.
    Ca va trés trés vite. Trés peu d'adultes ont le temps d'intervenir et Antoine ne se plaint jamais.
    Une seule fois, j'accrocherai un garçon qui n'avait pas été assez malin pour ne pas se faire voir.
Sur le carnet de liaison, à la justification de la sanction, j'ai noté "insultes homophobes"
    Depuis ce gars-là, un "cas lourd" comme on dit, me salue avec gentillesse.
    Va comprendre...


    En avril, Antoine n'est pas là au rendez-vous de l'atelier.
    Victoria m'explique
 -   Il paraît qu'il a une tumeur à la jambe ou à l'os de la jambe, j'ai pas bien compris.

    Oh merde,merde, merde  !
    Il n'y a que cette vulgarité qui me vient en silence à la tête.

    Victoria m'a regardé et me demande
 -  C'est grave, monsieur ?
 -  ... Je ne peux pas dire avant de savoir. Si l'os est touché, ça peut être trés grave. Si c'est autre chose, la peau par exemple, c'est peut être plus facile à guérir.
 -  Putain, c'est con !
 ajoute Joakime qui encaisse.


    On ne verra plus Antoine au collège cette année. On apprends qu'il va vivre entre sa maison et l'hôpital à Paris, travaillant par correspondance.

    Enfin si, on le reverra une fois : il est venu dire au revoir à ses amis entre deux cours.
    Il y a une petite troupe d'enfants qui l'entoure, avec son père.

    Je vois le groupe mais je ne reconnais pas Antoine qui devait être au centre.
    Puis j'ai la même réaction que Joakime en son temps : je suis stupéfait.

    Avant de perdre ses cheveux pendant la chimiothérapie, Antoine a tenu à aller chez le coiffeur.

    Il a une immense crête d'iroquois dressée sur la tête par le gel.



    Le site d'Antoine : http://antoine.houlbreque.over-blog.com/







par yves
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