Vendredi 26 juin 2009


          

          
          Elle me regarde : la séance est finie, nous nous saluons. Elle me tend la main. Je suis arrêté par son regard. Il se transforme en désir impérieux. Je pousse la jeune femme contre le mur en la serrant contre moi.

          Nous nous retrouvons en plein ciel, dans l’espace, en apesanteur, enlacés. Nous avons fait/allons faire/faisons l’amour. Il n’y a plus de temps dans ces immensités gelées et obscures à jamais. 
          
           Les moments magiques n'ont que peu de durée : de nos cieux sans lumière, nous chutons sur la planète Terre. Je plonge seul, comme un parachutiste, à une vitesse terrifiante. Vers la mer.

           Je vais m’y écraser et disparaître. Et mourir.
           Je vois la surface arriver à une allure phénoménale.

           L’impact est très violent, c’est une explosion, un écrasement. Dans le même temps, il n’y a pas de bruit ni de douleur, pas de traversée de la surface : je suis sous l’eau. Elle est douce au contact, tiède et salée. Je vais mourir noyé. Sans appréhension particulière de la mort qui arrive, juste un peu inquiet de la souffrance de la noyade.
           Dans ce monde sans sens, ni dessous, ni dessus, un masque apparaît. C’est le même que les masques-totem confectionnés par des jeunes allemands en hommage à Arminius qui vainquit les légions de Varus et arrêta le cours de l’histoire. Ce masque est aussi elle. A la fois dame et masque.
            Le totem-femme me tends un objet : c’est un bâton, un témoin utilisé dans les courses de relais en athlétisme. Avec ce geste, elle me dit :

            -  Tu sais ce que tu sais
     Je sais que ces paroles sont capitales, que c’est la vérité. Plus exactement ma vérité. Mais je ne comprends rien.


            La vérité s'échappe toujours :
je me retrouve dans son bureau, assis face à elle. Un sac de sport rouge à mes pieds. J’y prends une machette. Je suis furieux, je me lève et sabre à deux mains la queue de l’oiseau. Le tableau, "la grande famille" de Magritte a été pulvérisé : on ne voit plus que le haut, l'oiseau, qui peut enfin voler, et le bas, la mer enfin calmée.
            L’impact est si violent qu’il détruit le mur, comme un obus perforant une cloison. Derrière ce mur ouvert, il y a le psychologue aux cheveux gris. Il est seul, debout, effrayé et abasourdi. Je suis à la fois dans les deux bureaux. Je hurle comme un dément :

-  Toi ta gueule ! Fais pas chier sinon je te coupe !

            Je sais que s’il bouge un seul doigt, je vais passer par le trou et à travers le mur pour le massacrer en m’acharnant sur lui. Je sais qu’il le sait. Il est tétanisé.


           Je me tourne vers elle, complètement fou, couvert de sang. Je ne crois pas avoir tué ce monsieur mais c’est peut être son sang. Ce qui est sûr c’est qu’il y a du sang de règles. Peut être que tout ce sang vient de là ?

            Elle, elle est assise imperturbable, un calepin sur les genoux, un stylo à la main. Elle fait :

-  Hum hum

Ca m’exaspère qu’elle sache tout et moi rien et que je ne puisse rien faire contre cela.

            Même couvert de sang, même fou et furieux je sais que si je la tue, la vérité disparaîtra pour toujours.

            Son ventre sonne

 

 

C’est mon réveil. Au travail !

Une nouvelle journée commence.

               

 

 

Par yves
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Dimanche 24 mai 2009


G…  est un très mauvais élève, très très mauvais.

Il ne travaille jamais, il est absent, quand il est présent, il ne respecte aucun adulte, agressif et vulgaire.

Il fait du sport dans le même club que moi. Excellent sportif,  déjà remarqué, il est d’une gentillesse et d’une serviabilité étonnantes. Toujours présent au gymnase.

Même si sur son carnet scolaire il est noté « absent pour maladie »
J'écoute ce que me dit ce très mauvais élève.
J'écoute.

Et je n'entends rien.
Rien du tout qui vienne de lui.
 
Je n'entends qu'une voix.
Elle me dit  "Tu es un mauvais professeur puisque tu n'arrives pas à rendre G…  meilleur. Tu es aussi nul que lui dans ton métier. Sinon plus, puisque lui il ne sait rien, il a au moins cette excuse de ne rien connaître. Toi, professeur, tu sais des choses et tu n'y arrives même pas avec lui qui ne sait rien. Tu es pire que lui."
Voila ce que j'entends.
 
Tous les professeurs qui sont en contact avec G…  entendent ce discours. Très violent, dévalorisant, démoralisant.
Mais ils font tous la même erreur ici  -que j'ai commise et que je commettrai encore- de croire que c'est G…  qui dit ça.
Pas du tout. C'est l'attitude de G…  qui nous renvoie à nous même. Pas lui.
 
Je ne sais rien de lui, sauf que quelque chose ne va pas. Manque de repère ? Manque de père ? Manque de règle ? Viol ? Violence ? Je n'entends rien de ce que me dit G…. Je ne sais même pas s'il s'adresse à moi quand il fait le mauvais élève. Il y a de fortes chances que non d'ailleurs.
 
Mes collègues n'ont pas supporté, dans un bel ensemble, cette image d'échec qui leur été renvoyé en pleine figure. Il ne leur restait qu'une solution : détruire cette image et surtout détruire ce qui peut leur prouver leur échec : que G…  réussisse là où ils ont échoué eux !
Au collège Rolland. Il vient d’y être appelé en tant que sportif potentiellement intéressant.


Il ne faut pas que G…   entre à Rolland ! A aucun prix !
Et la, professeure principale, madame L…, après que G... ait été sélectionné par le collège Rolland, va aller, de son propre chef, interpeller le principal de cet établissement pour lui tenir un discours, qu'elle présentera ici comme un discours neutre mais qui a été tenu comme il se devait : un discours de destruction de G...

Madame L, est un pilier de l’établissement, une enseignante près de la retraite, une forte personnalité. Elle s’est battue toute sa vie pour ses élèves. Elle en a certainement sauvé plus d’un de la délinquance sinon de la misère. Elle est redoutable et respectée.

Et là, elle dérape, sous mes yeux. Irrémédiablement.
 
Maintenant, cette professeure,  à laquelle je me confronte en public, ne peut plus que mentir devant moi : oui, elle a téléphoné au principal, non, elle n’a fait que demander comment ils sélectionnaient leurs élèves.

La veille, elle venait de me dire qu’elle avait, très honnêtement, dit ce que les professeurs, en butte à G…, pensait de lui.
A qui fera t-elle croire qu'elle avait décidé de téléphoner uniquement pour connaître les critères de sélections ?

A tous ceux qui veulent bien l’entendre… Et ils sont nombreux.

Et le discours qu'elle tenait ce matin, qui semblait s'adresser à moi, s'adressait en réalité, au plus profond d'elle même : madame L…  a honte de ce qu'elle a fait.


Et ça la met dans une colère extraordinaire.

  

24 mai 2009


Par yves - Publié dans : Ecole
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Vendredi 8 mai 2009

Le père est mort.

Louis dort. Il me laisse riche.

De sa voix rocailleuse, de ses habits de travail, de sa vigne qui produisait son vin. Infâme. Et si bon bu ensemble, si bon du chemin fait ensemble, du travail et du soleil partagés, si bon de ces collines vus des mêmes yeux, des ordres donnés et reçus pour le produire, de la fatigue qui cisaille le dos des jeunes et des anciens.

Louis me laisse riche de sa fraternité, du sens du travail bien fait. Bien fait au sens ouvrier : celui où le travail donne du sens à la vie de l’homme parce qu’il s’y réalise en produisant quelque chose de bien. Pas celui des marchands où le travail n’existe que parce qu’il produit leur propre richesse.

Celle de Louis est vraie.

Je suppose que lui aussi repose. Sous le vent du pays d’Aude.

Aux côtés de Michèle j’imagine.

Sa fille.

Je n’ai pas pleuré quand j’ai appris sa mort.

Juste triste.

Aujourd’hui si, je pleure.

……………………………………………………………………………….

La mère, elle, est sereine.

C’est ce que j’ai lu, tracé par les pixels noirs sur l’écran blanc.

Sereine.

Sa fille vient d’écrire que, victime d’un AVC  –la science est bien technique qui initialise le blocage d’une vie-  elle doit vivre dans un établissement spécialisé. Elle n’y reconnaît plus ses filles.

La maison familiale a été vendue, plus personne ne l’occupait.

Une des petites filles vient d’être nommée institutrice dans le village.

Tant pis.

Trop tard

Ou pas : elle n’en n’avait peut être rien à faire de cette maison, ce n’était pas son histoire tout simplement. Je n’en sais rien.

J’imagine, je reconstruis, je colle des briques, je bricole. Pour que tout s’agence. Tant pis si ce n’est pas la vérité. Ce sera ma vérité. Elle me va bien et ne me fait pas de mal. Ou pas trop j’espère.

 

La mère, elle, est sereine.

La grand-mère va mourir loin des siens.

 ................................................................................................


Je viens de la retrouver la Denise, la sœur juste aînée de Michèle. Celle qui vient de m’écrire cela. Par internet.

Elle m’a demandé si j’étais à la retraite, si j’avais des petits enfants…

Mais... mais... de quoi me parle t-elle ?

Denise est bien la jeune femme d’à peine trente ans que j’ai quittée ? Son père et sa mère étaient bien détruits par la mort de Michèle quand je suis parti ? Les enfants étaient à peine là, des petits enfants il n’était même pas question.

C’était bien il y a vingt huit ans !

C’était bien aujourd’hui que le monde s’est pourtant arrêté, figé au mois d’août mille neuf cent quatre vingt un ?

Il n’y a plus eu de jours ni de nuits depuis ce mois là. Il y a les souvenirs d’avant, il y a la dernière nuit dans cette maison, le dernier matin dans ce village, le dernier chemin parcouru vers ce cimetière que je ne connaissais pas.

Toutes ces choses, comme toutes celles qui relèvent de Michèle et les siens, se sont cristallisées, minéralisées.

Michèle, c’est un bloc de quartz transparent ou obscur, lumineux et violet (pourquoi c’est cette couleur qui me vient, je cherchais une couleur sombre. Bien sûr, j’ai en tête les blocs d’améthyste que je possède. Mais jamais je n’ai violé Michèle ? Jamais elle ne m’a violé… En fait si … Une fois, elle entrée dans ma boîte noire. La boîte que tout le monde se fabrique et qui contient les choses les plus secrètes, celles qu’on ne s’avouera pas).  Michèle est un bloc acéré, planté en moi, incrusté, indéracinable, inoxydable, éternel.

Rien n’aurait du l’altérer.

Sauf ça.

Je recherche Denise. Comme ça. Pour voir.

En fait, c’est parfaitement faux. Il y a des années que je maîtrise internet. Il y a des années que je sais comment on cherche et comment on peut trouver des gens.

Alors, les chemins qui me mènent à Denise, au cristal de Michèle, ces chemins me sont inconnus. Ils s’ouvrent aujourd’hui. C’est tout. Est-ce que cela vaut la peine de les connaître ? Je ne sais pas.

 

Denise est retrouvée. Denise me répond.

Une couche de rouille a envahi, recouvert et pulvérisé mon édifice délétère, son cadavre et ses statues.

Michèle n’est plus qu’ossements et débris.

Son père aussi

Denise ne sait pas ce qu’elle me dit. Elle me parle d’un monde vivant. Elle me dit qu’après la dernière nuit, le dernier voyage, d’autres routes ont continué, d’autres chemins se sont ouverts.

Elle m’envoie des photos d’étrangers : les enfants que je ne reconnais pas. Ce sont des grandes personnes qui n’existaient pas quand mon théâtre d’ombres s’est construit.

Avec des mots plein d’une infinie pudeur, elle me dit l’émotion qui passe lorsque qu’ils découvrent des choses de Michèle dans la maison débarrassée. Sans le savoir elle me dit qu’il y a des choses pleines de poussière douloureuse dont il faut se débarrasser.

Sinon, c’est encombré. Comme un grenier surchargé, une cave pleine, une rue bloquée. Personne ne passe plus.

Denise, tu ne sais peut être pas qu’en Normandie, une « petite mère » est une fille ou une femme à qui on porte beaucoup d’affection, au moment où on prononce ces paroles.

Denise, petite mère, tu me fais grandir.

Vieillir aussi. Mais c’est ce qu’il faut payer.

Pour être avant de disparaître.

Parce que disparaître sans avoir été, c’est mortel.

 

Par yves
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