Madame B. nous a quitté il y a quelques semaines.
Son corps déambule encore dans les couloirs, à petits pas raidis. Il essai parfois d'arracher des rampes, totalement angoissé par un esprit réfugié dans un ailleurs de plus en plus étroit.
Sa fille vient la voir. Le plus souvent qu'elle le peut. Elle lui donne à manger deux fois par semaines. Le corps de madame B. la salue d'un "Bonjour madame" atroce.
Madame B. est difficile à veiller. Le caractère qu'elle avant, dans son univers précédent, reconnaît de moins en moins les limites et les convenances, les règles. Elle est trop agressive,elle crie des insanités.
Madame B. est partie.
Cet après-midi, elle m'accoste. Plus exactement elle m'accroche en serrant mon bras comme s'il s'agissait d'un secours tant attendu. Je ne sais que faire ni que dire. J'essaie de la renvoyer en la détachant de moi. Ses doigts sont crispés sur mon bras. Elle s'approche et me tire vers la sortie. De sa bouche sortent des suite de mots qui n'ont aucune cohérence. je comprends un "j'ai peur" au milieu de cela.
Je me laisse faire. Elle veut sortir.
Je pousse la porte, la vieille femme toujours crispée à mon bras. Elle s'immobilise durant de longue secondes, face à l'océan ou au désert de cette porte ouverte.
Je lui demande si elle veut se promener un peu.
Elle en réponds rien mais franchit la sortie avec moi.
Là, dehors, dans ce grand jardin méditerranéen circulaire, une allée pavée fait le tour complet.
Nous l'empruntons. Madame Bru débite toujours une litanie délirante. Une alternance d'ombre te de pleine lumière nous croise.
Au soleil, je ralentis l'allure de son pas, qui était bien soutenu. je lui dis
- il fait bon là, au soleil.
Elle ne répond pas
Nous replongeons dans l'ombre.
- il fait frais ici
- oui, dit-elle
Quelques mètres après, les mêmes rayons de soleil; la même remarque
- Ah ! là, il fait meilleur !
- Oui, il fait bon là.
Par trois fois encore nous changerons de lumière, pas trois fois, nos paroles se croiseront avec elle.
Arrivé au terme, une jeune femme se précipite. Une aide soignante a été averti que madame B. avait "kidnappé" la mari de la fille de madame D. et qu'ils étaient partis dans le jardin. Pauvre monsieur !
Le pauvre monsieur renouait, peut-être, pour quelques instants, un dialogue sur le l'air du temps, interrompu par la maladie.
Le lendemain il faisait encore beau.
Mais c'est facile : il fait toujours beau dans le midi.
Tout le monde sait ça.
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