Vendredi 23 avril 2010 5 23 /04 /Avr /2010 16:05

 

Madame B. nous a quitté il y a quelques semaines.

 

Son corps déambule encore dans les couloirs, à petits pas raidis. Il essai parfois d'arracher des rampes, totalement angoissé par un esprit réfugié dans un ailleurs de plus en plus étroit.

Sa fille vient la voir. Le plus souvent qu'elle le peut. Elle lui donne à manger deux fois par semaines. Le corps de madame B. la salue d'un "Bonjour madame" atroce.

Madame B. est difficile à veiller. Le caractère qu'elle avant, dans son univers précédent, reconnaît de moins en moins les limites et les convenances, les règles. Elle est trop agressive,elle crie des insanités.

Madame B. est partie.

 

Cet après-midi, elle m'accoste. Plus exactement elle m'accroche en serrant mon bras comme s'il s'agissait d'un secours tant attendu. Je ne sais que faire ni que dire. J'essaie de la renvoyer en la détachant de moi. Ses doigts sont crispés sur mon bras. Elle s'approche et me tire vers la sortie. De sa bouche sortent des suite de mots qui n'ont aucune cohérence. je comprends un "j'ai peur" au milieu de cela.

Je me laisse faire. Elle veut sortir.

Je pousse la porte, la vieille femme toujours crispée à mon bras. Elle s'immobilise durant de longue secondes, face à l'océan ou au désert de cette porte ouverte.

Je lui demande si elle veut se promener un peu.

Elle en réponds rien mais franchit la sortie avec moi.

 

Là, dehors, dans ce grand jardin méditerranéen circulaire, une allée pavée fait le tour complet.

Nous l'empruntons. Madame Bru débite toujours une litanie délirante. Une alternance d'ombre te de pleine lumière nous croise.

Au soleil, je ralentis l'allure de son pas, qui était bien soutenu. je lui dis

- il fait bon là, au soleil.

Elle ne répond pas

Nous replongeons dans l'ombre.

- il fait frais ici

- oui, dit-elle

Quelques mètres après, les mêmes rayons de soleil; la même remarque

- Ah ! là, il fait meilleur !

- Oui, il fait bon là.

Par trois fois encore nous changerons de lumière, pas trois fois, nos paroles se croiseront avec elle.

 

Arrivé au terme, une jeune femme se précipite. Une aide soignante a été averti que madame B. avait "kidnappé" la mari de la fille de madame D. et qu'ils étaient partis dans le jardin. Pauvre monsieur !

 

 

Le pauvre monsieur renouait, peut-être, pour quelques instants, un dialogue sur le l'air du temps, interrompu par la maladie.

 

Le lendemain il faisait encore beau.

Mais c'est facile : il fait toujours beau dans le midi.

 

Tout le monde sait ça.

 

 

 

 

 

 

 

 

Par yves
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Dimanche 20 décembre 2009 7 20 /12 /Déc /2009 07:41


Rêveries de rues fraîchissantes de décembre.
Quatorze heures. Le Havre s'est remis au travail.

Dans la petite pièce, sont convoqués les morts, la foule anonyme, la figure du grand-père.

Il vient de mourir, le notable.
Madame B. ne saura pas -on ne réapprendra pas- qu'il laisse surtout des dettes, qu'il est mort en laissant deux veuves. Au petit matin. Il a dû rester le jour suivant et la nuit chez lui. Préparation de la veillée.

Veillée funèbre. Repas, boissons, foule, famille, amis, connaissances.
Le petit garçon, mon futur père, assiste à cette veillée qui sera la première et la dernière qu'il verra.
La dernière veillée traditionnelle. 

- Cric ! Le conteur commence par cet appel à l'attention. Il ponctuera régulièrement son récit de cette interpellation.
- Crac ! répond l'assistance
- Yé cric !
- Yé crac !
- Est-ce que la cour dort ?
- Non ! la cour ne dort pas !
Le récit peut commencer. Je suis le conteur.
- Moi, fils de M. petit fils de ... arrière petit fils de ...
Je m'arrête là.
Je n'ai plus leurs noms en mémoire.
J'ai oublié le nom de mon grand-père et celui de mon arrière grand-père.
Je n'ai pas de nom ! Je n'existe pas.

L'histoire à raconter est une suite.

Je l'avais laissé ce personnage bisexué, ce Petit Chaperon Rouge.
Je l'avais laissé en compagnie du Grand Méchant Loup, virilité caricaturale, au fond du bois vaginal.

Laissant le velu compagnon de côté, je m'enfonce un peu plus dans cette forêt étrange et pénétrante (?)
A peu de chemin, il y a un fond, une limite, un arrêt, une impossibilité.
Une barrière, un mur de chair chaude et douce m'empêche d'avancer. Cette paroi infranchissable, sauf par déchirure, violence et viol, est ma mère...
Danger. 
Tabou. 

J'hésite, je vais, je retourne, je reviens.
Et si ...et si, je franchissais, si je déchirais ce mur de chair, s'il s'ouvrait ?
Il y aurait quoi derrière ?
J'ouvre.
un visage me dévisage.

Moi !

Il y a moi ! A travers l'ouverture, je me regarde, étonné. Moi ?
Je vois le jeune homme-homme jeune que j'étais.
- Salut !

Je le suis. Il me mène dans cet endroit, anonyme et sans importance, à un troisième personnage qui apparaît.
Un enfant, un jeune enfant.
Moi.
A nouveau.

Que peut-on faire ?
S'asseoir autour d'une table ? Et parler.
Le moi d'ici et maintenant est saisi d'une émotion assez forte pour faire poindre les larmes et serrer la gorge.
Cela arrivera plusieurs fois, laissant la parole s'éteindre.
L'enfant n'est ni furieux, ni triste, ni joyeux. Il est grave et sérieux.
Moi, qui ne me considère comme ni grave ni sérieux.

C'est lui qui doit parler, c'est lui qui a des choses à dire.
Mais je ne l'entends pas.
Et il sait tout.

On dit que nous avons oublié tout de notre prime enfance.
Le chemin parcouru avec S. montre bien l'inverse.
Rien.
Rien n'est oublié.

Cela va t-il jusqu'au souvenir du foetus s'apprêtant à se révéler bébé ?
 
Pourquoi n'aurions nous pas conscience de cet état de béatitude absolue. Chaleur et douceur. Une stase parfaite. 
Pas de besoins qui se meuvent en désirs puis, inassouvis, en frustrations. Immortel absolu et idiot total, sans histoire, sans flèche du temps.

Avons nous effacé cette vidange, cette fuite d'eau de la mère, ce traumatisme de chair devenue violence par ces muscles quipoussent, broient, et expulsent au travers d'un passage d'os, ourlé d'une chair devenue écrasante puis étouffante parce que trop étroite ?
Avant d'être éjecté, libéré dans ce monde où il faudra crier, ne serait-ce que pour ne pas mourir de faim.

Ce monde qui sera le mien.



Par yves - Publié dans : Est-ce ainsi que ...
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Dimanche 20 décembre 2009 7 20 /12 /Déc /2009 06:49

-  Te souviens-tu d'un abandon ? ...d'un moment même court ? ...d'un égarement ?
-  ... Euh... non... je ne me souviens de rien de la sorte...
-  ...
-  Ah si ! je me souviens !

Je me souviens

Je n'ai pas oublié.

On n'oublie rien d'ailleurs. On se contente de regarder par terre et on crie  " Ca ne va pas du tout  ! Je ne vois pas le ciel !"

Je me souviens.
J'ai une dizaine d'années à Millau, je reviens d'en ville. Le coiffeur, je crois. Sûrement.
Mais pas bien sûr tout de même
La nuit tombe.

Se relève, court et me rattrape.
Je ne reconnais plus ce long boulevard qui doit me mener au petit croisement des écoles, à mon chez moi, mon nid. Avec mon père, ma mère, mes soeurs et ma grand-mère.
Mes pas s'allongent en elle qui m'encercle et se referme.  Je n'ai plus un peu peur, jai peur tout court.
Mais je ne cours pas encore, je presse le pas.

Le boulevard s'étire lui aussi.
Je marche dans l'encre nocturne, tâchée de rayons lumineux étrangers, qui me disent tous que, si je suis bien encore entouré d'humains, je ne suis pas chez moi.
Même pas sur le chemin. 
Des passages piétons inconnus me tendent leurs bandes blanches et trompeuses. Toujours plus loin, toujours ailleurs.
Des magasins illuminés, où ne s'agitent pas de silhouettes familières, deviennent des pièges qui me happent vers la nuit.
Je poursuis ce chemin qui n'est pas le mien. Que je sais n'être pas le mien.
Mais j'avance, mû par je ne sais absolument pas quel instinct morbide.
Je marche dans cette absence de lumière, de repère. Je foule au pied cette nuit qui me submerge.
J'ai très peur, j'ai presque envie de pleurer.
Est-ce que ce petit garçon qui court dans la nuit, vers nulle part, est bien moi ? 
Ou est-ce le petit fantôme, à jamais terrorisé, de ma mémoire qui court encore et toujours le long de sa ligne d'angoisse absolue ?

Et puis, je ne suis pas mort, avalé par la nuit.

Je ne me souviens plus d'où est venu le salut.
Je ne me souviens si j'ai rebroussé chemin jusqu'à la place qui rayonne, le Mandarous.
Je ne me souviens si j'ai emprunté une voie transversale, pour voir, tel l'animal pris au piège de son propre labyrinthe.
Je ne sais plus, mais cela m'est égal : je suis sauvé !

La chape lourde d'angoisse s'est vaporisée dans la nuit devenue amicale et protectrice, celle qui ponctue ma route des devantures encore éclairées et enfin reconnues.
Des lampadaires familiers.
Je reviens chez moi.

Oui, je me souviens maintenant de ce moment perdu


Était-ce si important ?






Par yves - Publié dans : Est-ce ainsi que ...
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